Je reprendrai le roman de Michel Bussi plus tard, mais j’ai préféré me plonger dans « Fedala, mon ailleurs ». Fedala est la ville natale adulée par le narrateur du roman éponyme d’Abderrazak Bahraoui, où présent et passé s’entremêlent dans un récit à l’écriture poétique et surprenante.

Quatrième de couverture :

« À Fedala, quand je n’avais rien à faire de ma jeunesse, je passais mon temps à fouiller dans les poubelles du vocabulaire, je ramassais les mots usés, abandonnés ou sales. Je les nettoyais, les rinçais et soignais les blessés parmi eux. Ensuite, je me contentais de les dompter. Je me conduisais gentiment avec eux, jusqu’à ce que je gagne leur confiance, puis je m’en servais pour construire des phrases, comme un obsédé textuel… » C’est à travers ce recyclage des mots, au départ de Fedala, la ville enchantée de son enfance, que l’auteur nous invite à voyager dans son passé, en compagnie de son meilleur ami d’adolescence, retrouvé tout à fait par hasard, après de longues années, à la terrasse d’un café…

Abderrazak est un fonctionnaire, il est muté à Casablanca et doit se chercher un logement. Il retrouve dans un café son vieil ami Chafai qu’il avait perdu de vue depuis longtemps. Le narrateur nous fait partager son quotidien, ses rencontres, ses difficultés, mais aussi et surtout ses souvenirs qui le ramène invariablement à Fedala. Une ville qui l’a construit et qu’il compare à une mère.

Abderrazak m’a avoué récemment que seulement un tiers de son roman est autobiographique, le reste est fictionnel. Il nous entraîne dans une société bancale où les hommes se réunissent au café pendant que les femmes sont dans leur foyer. 

Une catégorie de femmes échappe cependant en partie à la dure loi des hommes : les filles de joie. Dans l’histoire que nous raconte Abderrazak, il y a beaucoup de cafés et beaucoup de prostituées. La vie est rude et chacun se débrouille comme il peut. Le narrateur côtoie des exclus qui sont attachants et probablement plus libres dans leur coeur et leur corps que beaucoup d’autres.

Mon avis :

J’ai aimé déambuler aux côtés du narrateur, un homme généreux qui nous livre sans détour ses souvenirs et ses secrets. Son écriture m’a envoûtée et entraînée avec lui dans son passé, sa jeunesse, ses errances, ses réflexions sur la vie et la mort.

Quelques rares passages ont fait grincer des dents la féministe que je suis, mais lorsqu’on est né « garçon » au Maroc, certains discours semblent malheureusement tout à fait normal. 

Aux femmes vertueuses et non maquillées, le narrateur préfère les prostituées dont une certaine Ouardia, une jeune femme qui s’abime dans l’alcool. Il nous parle de politique, des grandes familles mafieuses qui gangrènent les pays, et font fortune sur le dos et la misère du peuple. Je n’ai pu m’empêcher de me poser cette question : la culture patriarcale ne favoriserait-elle pas les caïds et les pachas à travers le monde ? 

J’aime les romans qui me font poser question et le récit d’Abderrazak Bahraoui est de ceux-là. Grâce à ses souvenirs, il nous donne accès à sa façon de voir, de penser, à sa culture, et à travers lui à l’inconscient collectif qui nous agite, parfois dans le bon sens, parfois dans le mauvais sens. Il nous offre de belles descriptions dans une langue évocatrice, imagée, poétique qui nous fait rêver et nous dépayse.  

Ce roman autobiographique ne laisse pas indifférent, la sensibilité est à fleur de mots et nous hypnotise. L’auteur nous montre la puissance de la culture qui formate les êtres, mais aussi les peurs et les angoisses d’un homme qui écrit et nous parle de ses lectures… De nombreuses anecdotes émaillent ce texte. Les personnages sont hauts en couleur, la magie opère ; on a l’impression de faire partie du microcosme casablancais. 

Vers la fin du roman, on apprend pourquoi Ouardia se prostitue. Abderrazak nous dit ceci du gâchis qu’il observe : « Ce système est un échec, et pourtant personne ne s’y oppose. Les aléas de la vie avaient voulu que ces filles (l’auteur évoque Ouardia et d’autres filles belles et intelligentes que la domination masculine a réduites à la prostitution), aussi captives les unes que les autres, vivent dans la crainte. Elles étaient immunisées contre l’amour. » 

J’ai apprécié chez cet auteur, son authenticité, sa sincérité, parfois sa naïveté, mais surtout sa franchise. Ses jugements à l’emporte-pièce m’ont fait sourire, mais c’est aussi cela qui rend l’écriture d’Abderrazak surprenante que je vous invite à découvrir.

Quelques phrases :

C’était dur de chercher dans les cahiers du passé ce que les jours avaient épuisé. 

Les Français, eux, logeaient dans de superbes villas fleuries où le silence n’était perturbé que par les chants d’oiseaux.

Nous avions laissé nos yeux échanger ce que nos bouches étaient incapables d’exprimer.

J’abandonnais ma lecture pour replonger dans le passé et laisser mon coeur parler à sa façon. Après quinze minutes de cette cure dont j’étais le patient et le thérapeute, je me sentis soulagé.

Il faisait très lourd, cette nuit. Je suais comme un gibier raté.

Les pavés de la rue n°14 étaient défoncés, les ordures déposées à droite et à gauche comme pour saluer les passants.

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