Chronique écrite en 2008.

C’est étrange, on ne sait pas pourquoi certains souvenirs restent gravés dans la mémoire toute notre vie. Pourquoi celui-là, plutôt qu’un autre ? Il n’y a probablement pas de hasard lié à ce phénomène. D’ailleurs en général, on ne se pose pas la question. Si la personne propriétaire du souvenir le raconte, on s’aperçoit qu’il y a toujours une bonne explication qui se cache derrière ce choix. C’est le cas de celui qui vient de surgir à mon esprit.

À l’époque, je devais avoir quatorze ans. Nous sommes dans les années soixante-dix. Les cheveux sont dégradés à la lionne et les pantalons à pattes d’éléphant. C’est l’un de ces après-midi de congé où l’on se demande comment occuper le temps qui paraît infini. L’ennui n’est pas loin. 

Depuis peu, j’ai une nouvelle amie, une certaine Anne-Marie Singer qui habite à quelques rues de chez moi. Je décide d’aller me promener du côté de chez elle pour voir si elle serait disposée à bavarder et à passer un moment en ma compagnie. Je descends les marches à toute vitesse, ouvre le portail jaune canari et lance à mon père qui est dans le jardin un « Papa, je vais me promener… ». 

Sur le trottoir, je me sens tout d’un coup une fille légère, libre, pleine d’insouciance et d’énergie. Ma maison se trouve à un angle de rues, j’emprunte celle du Colonel Trabucco et me dirige vers un lotissement récemment construit appelé « les bâticops » et où habite justement ma nouvelle connaissance.

C’est une belle journée de printemps, le quartier est calme. Je ne me presse pas, car je ne sais même pas si elle est chez elle. Contrairement à moi qui suis plate comme une limande, mon amie a de gros seins ce qui la fait paraître plus vieille que son âge et plus mystérieuse. Je me dis qu’avec des « nichons » aussi gros, elle doit certainement connaître les garçons de plus près que moi et je suis impressionnée par tant de sensualité. 

J’aperçois la maison des Varenne qui elle aussi se situe à un angle de rues, une vieille demeure début de siècle avec son lilas en fleurs. Toujours en prenant mon temps, puisque j’en ai à revendre, j’en profite pour humer le parfum entêtant des grappes parme qui débordent de la grille. Cette plante me plaît parce qu’elle est solitaire comme j’ai tendance à l’être moi-même, elle ne supporte pas trop la compagnie des autres végétaux nous a enseigné récemment notre professeur de sciences naturelles.  

Me voilà enfin devant chez elle et personne en vue. Après quelques hésitations, je me décide à appuyer sur la sonnette. Sa mère apparaît à la porte. Elle aussi est dotée de seins impressionnants. Elle me fait entrer et m’informe qu’Anne-Marie est dans sa chambre. Juste à ce moment, j’aperçois sa petite frimousse en haut de l’escalier. 

Après quelques instants de bavardages incessants ponctués d’exclamations et de borborygmes de toutes sortes, ma camarade me regarde avec un air malicieux et me montre un paquet de cigarettes dissimulé derrière une pile de livres. Nous nous mettons à la fenêtre qui donne sur l’arrière de la maison pour ne pas empester sa chambre. Tout ce qui est interdit et nouveau nous attire irrésistiblement.

Je ne sais pas trop pourquoi, je me souviens si précisément de toute cette scène. Je ferme les yeux et j’y suis.

  L’intimité de la chambre, l’après-midi qui touche à sa fin. J’aspire une grande bouffée de fumée qui me fait tousser, j’en ai les larmes aux yeux. Et puis la suivante est âcre, mais on s’habitue. À la troisième, je me sens une jeune fille libérée. Je ne sais pas encore que ce moment est le début d’une dépendance qui va durer vingt-cinq ans. Non, je ne sais qu’une chose, c’est interdit et terriblement excitant. 

Cela le fut beaucoup moins lorsque sa mère vint frapper à la porte de la chambre en nous demandant ce que nous fabriquions à rester enfermées tout l’après-midi par ce beau temps. En entendant sa mère monter et avant que la porte ne s’ouvre, nous avons précipitamment jeté nos mégots par la fenêtre au risque de mettre le feu dans le jardin, puis nous avons battu des bras à l’image des coléoptères pour faire naviguer l’air. 

Arrivée sur le seuil de la pièce, sa mère nous regarde avec suspicion :

— Il y a une drôle d’odeur dans la chambre !

Soudain, je me sens honteuse et très gênée d’être prise en flagrant délit de mensonge par une adulte que je connais à peine. Bien sûr, nous nous empressons de nier en jouant les innocentes. 

Elle nous conseille d’aller dehors faire nos imbécilités, ne se met pas en colère, mais la tension envahit en une seconde la petite chambre. Nous avons droit à une leçon de morale : qu’il n’est pas bien de mentir, de dissimuler, etc. Aussitôt, j’ai hâte de fuir le plus vite possible, moi qui une minute auparavant étais si bien avec  cette amie sensuelle et désobéissante. 

Je sens bien qu’avec sa grosse poitrine, cette fille-là est indéniablement plus mature que moi et peut me causer des ennuis en m’entraînant je ne sais où…  

Finalement, me voilà sur le chemin du retour et compte bien ne pas me faire remarquer par qui que ce soit de toute la soirée.

  Cette anecdote anodine est restée indélébile dans ma mémoire. Peut-être parce que c’était l’une des premières fois que je mentais et puis la cigarette représentait à cette époque, un symbole d’indépendance, de rébellion face à l’autorité des adultes. Dans les années soixante-dix, « ça faisait bien » de fumer, tous les grands acteurs s’y adonnaient allègrement dans les films. 

En regard de cette histoire, il est aisé d’en déduire que le lobby de l’industrie du tabac est responsable de l’intoxication de milliers d’individus. Le conditionnement commence très tôt, la réussite est assurée chez les sujets jeunes et parfois toute une vie ne suffit pas à se dégager de tels comportements délétères. Les responsables sont les grands « délinquants-prédateurs » de cette Terre. Ils détruisent leurs semblables en ne s’apercevant pas qu’ils vont finir pas se détruire eux-mêmes et avec eux, notre belle planète. Il faut espérer que les hommes aillent moins à la facilité en résistant plus à leurs « démons ». Pour un tel programme, ils auront besoin de toutes les ressources intellectuelles de leurs congénères sans distinction de race ni de sexe.